Constitutions familiales : ce qu’il faut écrire et ce qu’il faut omettre
Une constitution familiale est un document écrit qui définit la manière dont une famille prend ses décisions ensemble : la finalité du patrimoine, qui décide de quoi, comment les membres rejoignent ou quittent la famille, et comment les litiges sont réglés. Il ne s’agit ni d’une structure juridique ni d’un contrat contraignant, et son autorité découle de l’accord de la famille à son égard. La version longue rédigée par une banque ou un conseiller reste généralement lettre morte. C’est la version courte, rédigée par la famille elle-même, avec ses propres mots, qu’elle consulte lorsqu’une semaine tourne mal.
La plupart des constitutions familiales sont longues, rédigées par des banques et jamais lues. La version concise, rédigée par la famille elle-même, est celle à laquelle elle se réfère lorsqu’une décision divise ses membres. Que faut-il y inclure, que faut-il omettre, et qui doit en prendre la plume ?
Livre blanc Westwick
Une constitution familiale est l’un des instruments de la gouvernance familiale. La Gouvernance familiale par la famille (Gouverner les familles, pas les entreprises) dresse un tableau complet : les trois tensions qui érodent l’unité d’une famille, pourquoi la gouvernance familiale n’est pas la même que la gouvernance d’entreprise, et les outils qu’une famille utilise pour garder le contrôle de ce qu’elle a construit.
Le document que l’on vend à la plupart des familles
On répète sans cesse aux familles, de toutes parts, qu’elles ont besoin d’une constitution. Le conseil est judicieux. Ce qui s’ensuit l’est rarement. La famille reçoit un long et beau document, rédigé par des personnes qui ne la connaissent pas, et le range sur une étagère. Il est lu une seule fois, lors de la réunion où il est présenté, puis plus jamais.
Ce schéma est courant. Seules 39 % des familles contrôlent leur propre modèle de gouvernance ; le reste est géré par du personnel ou confié à des consultants externes (Campden Wealth, 2025). Le problème ne réside pas dans un manque de documents. Il s’agit d’un manque de documents rédigés par la famille et qu’elle utilise réellement.
Il vaut la peine de rédiger une constitution familiale. Il vaut la peine de la rédiger de manière à ce qu’elle survive à la réunion au cours de laquelle elle est présentée. C’est un exercice différent de celui qui est proposé à la plupart des familles.
Qu’est-ce qu’une constitution familiale ?
Une constitution familiale est un document écrit qui définit la manière dont la famille prend ses décisions collectivement. Elle précise ce que la famille compte faire de son patrimoine, qui détient quel pouvoir de décision, et comment la famille gérera les moments qui la mettront à l’épreuve. Les termes varient. Certaines familles l’appellent une charte, d’autres un protocole, d’autres encore un accord familial. Le nom importe moins que ce qu’elle contient.
Sa taille doit correspondre à celle de la famille. La version la plus complète, celle qui définit les valeurs communes, qui sont considérés comme des membres et comment l’ensemble est gouverné, est aussi la plus exigeante à rédiger. Elle trouve toute sa place dans les grandes familles réparties entre plusieurs branches et générations, et il ne vaut pas la peine de s’y essayer tant que la famille n’est pas prête à avoir des conversations honnêtes en son sein. Une famille plus petite a besoin de bien moins. Ce dont chaque famille a besoin, quelle que soit sa taille, c’est de préciser par écrit qui décide de quoi, et qui prend le relais lorsque cette personne ne peut pas le faire. Aucune famille ne devrait se passer de cela.
Il ne s’agit pas d’une structure juridique. Les trusts, les sociétés holding et les pactes d’actionnaires s’occupent des aspects juridiques. La constitution se situe au-dessus d’eux et explique pourquoi ils existent et comment la famille entend les utiliser. Elle n’est pas contraignante au même titre que le sont les statuts d’une société. Son autorité découle de l’accord de la famille, et non d’un organisme de régulation ou d’un tribunal.
C’est précisément cette distinction qui fait toute la différence. Une constitution a du poids parce que la famille l’a rédigée et entend la respecter. Si l’on emprunte la forme d’un document d’entreprise, on perd la source de son autorité. C’est la même raison pour laquelle la gouvernance familiale n’est pas la gouvernance d’entreprise : l’une permet à la famille de garder le contrôle de ce qu’elle a bâti, l’autre protège les personnes extérieures contre des dirigeants qu’elles ne peuvent pas surveiller.
Pourquoi la version longue échoue
Cet échec est prévisible, et il commence par la question de savoir qui la rédige.
Une famille commande une constitution à une banque ou à un cabinet d’avocats. Les rédacteurs s’appuient naturellement sur ce qu’ils connaissent : le langage de la gouvernance d’entreprise, la clause exhaustive pour chaque éventualité, les quarante pages qui témoignent de leur diligence. Le résultat ressemble aux statuts d’une société. Il est exhaustif. Il est également étranger à la famille, qui ne reconnaît ni la voix ni les situations qu’il décrit.
Le document finit donc au fond d’un tiroir. Lorsqu’un véritable désaccord surgit, personne ne s’y réfère, car personne ne se souvient de ce qu’il dit ni ne se sent lié par des mots qu’il n’a pas choisis. Une charte que la famille signe sans en débattre est purement décorative, et non fonctionnelle. Plus le document est long et ressemble à un texte d’entreprise, plus cela se produit rapidement. La complexité est facile à vendre, mais coûteuse à gérer au quotidien. Une constitution qui anticipe tous les cas de figure répond à des questions que la famille ne posera jamais et reste muette sur celles qu’elle posera.
Le véritable test d’une constitution familiale ne réside pas dans son apparente exhaustivité. Il s’agit de savoir si la famille l’ouvre lorsque quelque chose tourne mal.
Ce qu’elle doit réellement contenir
Une constitution qui tient la route est généralement concise et répond à une poignée de questions concrètes. Le travail consiste à régler ces questions en toute honnêteté, et non à couvrir tous les cas théoriques. Certaines familles regroupent les réponses dans un seul document. D’autres les répartissent dans plusieurs documents ciblés. Les noms importent moins que les réponses.
La finalité du patrimoine. À quoi sert ce capital, d’une génération à l’autre ? Une famille qui s’est mise d’accord sur ce que son patrimoine doit représenter dispose d’un point d’ancrage auquel toute décision ultérieure se réfère. Si l’on passe cette étape, le document devient un ensemble de règles sans lien entre elles.
Qui décide de quoi. C’est la partie à rédiger en premier. Précisez quelles décisions relèvent de la famille, lesquelles du family office, lesquelles d’un comité, qui a le dernier mot en cas de désaccord au sein de la famille, et qui intervient lorsque la personne désignée ne peut pas le faire. Si une famille ne s’accorde que sur une seule chose, que ce soit celle-ci. La plupart des conflits ne portent pas sur la décision elle-même, mais sur la question de savoir qui avait le droit de la prendre.
Comment les membres rejoignent l’entreprise et y travaillent. Si et comment les membres de la famille occupent des fonctions au sein de l’administration ou de l’entreprise, et à quelles conditions. La plupart des familles n’ont pas de réponse écrite à cette question. Huit sur dix fonctionnent sans politique d’emploi pour les membres de la famille (UBS, 2026). Cette absence se fait sentir dès la première fois qu’un membre souhaite occuper un poste et qu’un autre s’y oppose.
Comment les membres quittent l’entreprise. Les conditions dans lesquelles un membre peut vendre ses parts ou se retirer. Un marché interne organisé pour les parts évite qu’un départ n’entraîne une vente précipitée ou n’enferme le reste de la famille dans une copropriété qu’elle n’a jamais choisie. Le premier départ crée un précédent pour tous ceux qui suivront ; il est donc préférable de convenir de la règle avant que quiconque n’en ait besoin.
Comment les litiges sont-ils réglés ? Une procédure concise et convenue pour résoudre les désaccords, définie alors que la famille est sereine. Les deux tiers des family offices ne disposent d’aucun moyen formel de résoudre les conflits (Campden Wealth, 2025). Ils rédigent la règle en plein milieu d’une dispute, ce qui est le pire moment pour le faire.
Cinq questions, auxquelles on répond clairement, dans le langage utilisé par la famille. Voilà une « constitution » que la famille aura envie de consulter.
Qui la rédige ?
C’est la famille qui la rédige. C’est l’étape la plus souvent négligée, et c’est elle qui détermine si le document prendra vie.
Une constitution rédigée pour la famille, mais avec les mots de quelqu’un d’autre, appartient à son rédacteur. Une constitution sur laquelle la famille débat et qu’elle rédige avec ses propres mots appartient à la famille. Le débat n’est pas un effet secondaire à minimiser. C’est là que l’accord se forge réellement. Les conversations qu’une famille a pour décider de ce qu’elle va écrire ont généralement plus de valeur que le document qu’elle produit. Chaque membre apprend ce que les autres veulent et ce qu’ils n’accepteront pas, alors qu’il est encore possible de façonner le texte.
Une présence neutre est utile. Une personne capable d’animer la conversation, d’en maintenir la structure et de faire avancer la discussion sans s’approprier le résultat permet à la famille de prendre les décisions. C’est de la facilitation, pas de la rédaction. La famille reste l’auteur, et les mots lui appartiennent.
Quand la rédiger et comment la maintenir vivante
Le moment qui donne lieu à l’élaboration d’une constitution est généralement une période de transition. Une succession se profile, un événement de liquidité remodèle le bilan, ou une nouvelle génération commence à prendre ses responsabilités. Ce sont là les moments où les accords tacites de la génération fondatrice ne suffisent plus, car ceux qui les gardaient en tête passent le relais.
Une constitution rédigée une fois pour toutes puis classée meurt dans l’oubli. Les familles dont les constitutions ont encore un sens les relisent régulièrement. Elles consultent le document lorsque la famille évolue, lorsqu’un nouveau membre atteint sa majorité ou qu’une branche s’agrandit, et elles l’amendent lorsque la réalité a dépassé ce qui est écrit sur le papier. Un document vivant auquel la famille revient vaut bien plus qu’un document parfait rédigé une fois pour toutes puis oublié.
C’est la famille qui décide
Une constitution familiale ne prend pas de décisions à la place de la famille. Elle consigne la manière dont la famille a convenu de les prendre, et elle ne reste valable que tant que la famille choisit de la respecter. Le but n’est pas de produire un document impressionnant. Il s’agit d’aider une famille à rédiger un texte concis, dans ses propres mots, auquel elle pourra se référer lorsque la semaine tournera mal. Westwick fonctionne ainsi : nous aidons la famille à mener la discussion et à rédiger les règles, et les mots restent les siens.
Cet article fait partie de notre série sur la gouvernance familiale. L’article de référence de la série : La Gouvernance familiale par la famille — the Westwick white paper.
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